Et voici mon histoire. Celle que j'avais soumise au concours de la collection Blackberry-Strawberry, des éditions Soleil.Il y avait 3 thèmes possibles avec pour sujet la BD Princesse Sara : une aventure de Sara, de Dorothy (personnage exclusif de la BD) ou de Lavinia devenue plus âgée. J'ai choisi le 3ème thème, comme toutes les autres candidates, apparemment : ) Et j'ai gagné. Je dois dire que j'en suis pas peu fière d'ailleurs. Et j'ai eu droit à une magnifique illustration de Nora Moretti (dessinatrice de Princesse Sara) que vous pouvez voir ci-dessous. Donnez-moi votre avis !
Jeux
de dames
-
Croyez-vous
qu’il serait possible d’ajouter un jupon ?
Assise
sur un fauteuil en velours rose pâle, une tasse de thé Earl Grey à la main, Mrs. Herbert contemplait avec un air intrigué
sa fille perchée sur une légère
plateforme assortie aux fauteuils, les bras levés en croix et laissant la
couturière nouer les attaches de son corset.
-
Cela
serait un peu délicat, répondit la couturière tout en continuant son ouvrage. Nous
pouvons essayer mais avec une matière telle que la soie, cela sera très difficile.
-
En
êtes-vous sûre ?
Elle
avait dit cela en levant un sourcil, signe que Lavinia reconnaissait chez sa
mère comme la preuve qu’elle remettait en doute (intérieurement, bien sûr) les
compétences de celui qu’elle jugeait. Cependant, cette habitude étant connue de
tout le monde (ou tout du moins de ses relations), il était souvent arrivé que
des employés démissionnent avant même d’être renvoyés car ils avaient confondu
le haussement d’un sourcil avec le haussement des deux (qu’elle faisait quand
elle était sûre que les compétences de celui qu’elle avait en face étaient
inexistantes, ce qui, en un sens, ne changeait pas grand-chose au sort du malheureux).
-
Voyons,
Mère ! s’exclama Lavinia en tournant la tête vers celle-ci. Si on en
rajoute un autre, je doute fort que cela soit raisonnable.
-
Mais
ma chérie, il s’agit de ton mariage ! dit-elle avec un sourire tendre. Il
ne faut rien laisser au hasard. Nous pouvons bien nous permettre quelques
folies…
Tandis
que la couturière nouait la dernière attache, Lavinia, sentant sa poitrine se
resserrer un peu trop à son goût (suffisamment pour qu’elle ait un hoquet de
douleur), lança un regard noir à la couturière qui, comprenant le message,
desserra légèrement le nœud.
-
Pour
autant, les « folies » ne doivent impliquer le ridicule, dit Lavinia en
descendant de la plateforme pour se diriger vers le miroir. Et puis je ne
souhaite pas ressembler à cette grosse dinde d’Ermengarde Saint-John…
-
Ma
chère enfant, je t’ai déjà dit de faire attention à ce que tu dis quand tu
parles d’elle, dit-elle, ayant néanmoins un sourire en entendant l’insulte. Je
tiens beaucoup à conserver l’amitié de son père. Il travaille au Parlement, je
te rappelle…
-
Qu’est-ce
que cela peut me faire ? Il n’est pas là pour savoir ce que je pense de sa
fille, que je sache ! Et même s’il le savait, il est bien la dernière
personne à s’en soucier…
-
Que
tu croies, ma chérie, dit Mrs. Herbert en fronçant les sourcils. Lui ne s’en
soucie peut-être pas mais son épouse, si !
-
Quelle
différence ? Que ce soit le père ou la belle-mère d’Ermengarde, aucun des
deux n’est là pour m’entendre.
-
Ne
sous-estime pas Alexandra, avertit Mrs. Herbert avec un rictus méprisant. Cette
garce est plus rusée que ce qu’il n’y paraît…
Mrs.
Herbert en voulait beaucoup à Alexandra Saint-John depuis que celle-ci l’avait remise à sa place lors d’une garden
party.
-
Quel
dommage que votre fille soit malade et n’ait pu venir, avait dit Mrs. Herbert
d’un ton mielleux. Lavinia aurait été tout à fait ravie de la voir ! Comme
elle avait constaté que cette pauvre Ermengarde avait du mal à choisir
convenablement ses toilettes, elle espérait lui donner quelques conseils. Ma
fille sait parfaitement s’arranger comme il faut, c’est une véritable lady de
ce point de vue là !
Alexandra
avait regardé Mrs. Herbert d’un air dédaigneux avant de répondre d’un ton
froid :
-
Si
votre point de vue est qu’une lady se résume à sa tenue vestimentaire, alors
cela explique beaucoup de choses vous concernant…
Sa
déclaration fut accueillie par un gloussement de la part d’une jeune débutante
puis par un silence stupéfait venant du cercle de dames les entourant. Depuis,
elle en gardait une solide rancune contre Alexandra.
Mrs.
Herbert secoua la tête afin de chasser ce mauvais souvenir.
-
Quoi
qu’il en soit, il vaut mieux garder de bonnes relations avec lui. Il pourrait
fort bien aider ton fiancé à avoir un poste digne de lui…
-
Henry
n’aura pas besoin de son aide, répliqua Lavinia en époussetant sa jupe. C’est
un Lord, je te rappelle…
Sur
cette réplique, elle s’autorisa à se concentrer sur son reflet. Agée de
maintenant vingt-et-un ans, Lavinia était ce qu’on pouvait considérer comme une
femme accomplie. Ses frisettes qui l’agaçaient tant autrefois s’étaient embellies pour donner une admirable crinière
de boucles blondes lui tombant dans le dos. Ses tâches de rousseur avaient
disparu pour faire place à une peau sans défauts et ses yeux bleus s’étaient
affinés. Sa robe de mariée mettait en valeur sa taille fine. Satisfaite,
Lavinia observa le travail. Sa robe était constituée d’un bustier orné de
perles semblant former une fleur éclose. La jupe elle-même était décorée sur
l’ourlet de cristaux si légers qu’on aurait presque pu croire que la soie
brillait d’elle-même.
-
Quelle
splendeur ! dit Mrs. Herbert d’un ton émerveillé, presque larmoyant. Ma
chérie, tu as l’air d’une princesse de conte de fées.
-
Si
on pousse un peu plus loin, ajouta la couturière avec un sourire satisfait,
avec les cheveux détachés comme cela, vous ressemblez à Cendrillon sur le point
de quitter le bal.
A
cette comparaison, Lavinia dût retenir une grimace. L’idée de Cendrillon et de
princesse de conte de fées lui rappelait un désagréable souvenir : une
princesse avec la peau blanche comme la neige, des cheveux noirs de jais et une
beauté incontestable, telle Blanche-Neige, réduite à l’état de pauvreté,
maltraitée par une vieille folle acariâtre et retrouvant sa fortune par un coup
du destin, telle Cendrillon… Elle faillit bien laisser échapper un rictus
lorsqu’elle songea que si la vie avait été un conte de fées, elle aurait plutôt
été la méchante demi-sœur de Cendrillon ou la reine maléfique de Blanche-Neige.
-
C’est
un modèle unique, dit la couturière, tirant ainsi Lavinia de ses pensées. Son
créateur a exigé expressément qu’elle soit conçue par des automates
Crewe ! ajouta-t-elle d’un ton très fier.
A
ces mots, Mrs. Herbert se figea. Elle regarda sa fille d’un air légèrement
angoissé, l’air d’espérer quelque chose qu’elle sait impossible…
-
Lavinia ?
Mon ange ? appela-t-elle d’un ton presque suppliant
Lavinia
regardait droit devant elle, c’est-à-dire son reflet, le visage totalement inexpressif.
-
Vraiment ?
dit-elle d’une voix égale, ne laissant paraître aucun sentiment.
La
couturière, ayant compris que quelque chose n’allait pas, se figea à son tour.
-
Euh
oui, répondit-elle d’un ton hésitant. Il y a un problème ?
Lorsque
Lavinia se tourna vers elle, la pauvre couturière, qui connaissait notamment l’anecdote
de l’avertissement des sourcils de Mrs. Herbert, se dit qu’en un sens, la fille
était plus redoutable que la mère : contrairement à cette dernière, aucun
signe ne permettait de prévenir ce qui allait lui arriver.
-
Seigneur
Jésus, soupira Mrs. Herbert en s’affaissant sur son siège.
La
calèche ricocha, surprenant Pénélope, assise juste à côté de Mrs. Herbert. Lavinia observa son
« amie » remettre sa coiffure en place. Pénélope Mollins était
devenue une jolie fille depuis l’époque du pensionnat : ses boucles brunes
encadrant son visage avait été qualifiées comme « l’une des plus belles
chevelures de Londres » par beaucoup de gentlemen et ses yeux noisette
avaient un charme lui ayant attiré la sympathie de beaucoup de demoiselles
débutantes. Lorsque Jessie était partie du pensionnat, Lavinia en avait fait sa
nouvelle meilleure amie attitrée en partie parce qu’à l’époque, elle était déjà
mignonne sans pour autant être plus jolie que Lavinia. A présent, elle était
fort contrariée de constater que Pénélope était presque aussi belle qu’elle
mais plus intéressante car célibataire. Lorsqu’elle serait mariée, Pénélope
allait sans aucun doute lui voler la vedette. Lavinia réfléchissait toujours à
un moyen d’éviter cela…
-
Tu
aurais pu nous éviter une telle scène, Lavinia, dit Mrs. Herbert d’un léger ton
de reproche. Cela va encore être toute une affaire pour te chercher une autre
robe. Celle-là était parfaite !
-
Mon
mariage est dans des mois, Mère ! répondit Lavinia. J’ai encore tout le
temps d’en trouver une. En revanche, le bal auquel j’annonce mes fiançailles n’est
que dans quelques jours et je n’ai toujours pas trouvé de robe pour l’occasion.
Vous avez une étrange vision des priorités…
-
Ce
que je ne comprends pas, commença Pénélope, c’est pourquoi tu te bornes à
refuser tout ce qui a un rapport de près ou de loin avec les automates Crewe…
et également les diamants… ajouta-t-elle d’un ton lourd de sous-entendus, un
léger sourire moqueur sur les lèvres. Ne me dis pas que c’est à cause de…
murmura-t-elle avant que Lavinia lui enfonce son coude dans les côtes.
-
A
cause de quoi ? demanda Mrs. Herbert d’un ton étonné.
-
De
rien, répondit Lavinia en lançant un regard d’avertissement à Pénélope,
provoquant ainsi un rire de la part de cette dernière.
Mrs.
Herbert soupira avec un air amusé. Ah, la
jeunesse… pensa-t-elle.
La
vérité, c’est que Lavinia ne supportait pas l’idée même que ses bijoux les plus
coûteux, ses vêtements ou quoi que ce soit d’autre lui appartenant puisse
sortir des mines ou des usines de cette petite peste de Sara Crewe ! Certains
considéraient ça comme une légère touche d’excentricité, voir de fantaisie qui
ajoutait un peu à son charme de lady.
Même
si ça lui coûtait de le reconnaître, Sara Crewe l’avait surpassée en
tout : elle était plus riche, plus intelligente et plus belle qu’elle.
Lorsqu’elle et ses camarades avaient visité sa chambre, elle avait
immédiatement compris que la nouvelle venue avait plus d’argent qu’elle mais
elle s’était vite rassurée en se rappelant que l’argent ne faisait pas tout. Mais
quand Sara Crewe était entrée dans la salle de classe, sa beauté lui avait
sauté aux yeux : avec ses cheveux noirs de jais dont les pointes se
bouclaient joliment, sa peau blanche et satinée ayant la perfection de la porcelaine,
ses grands yeux bleus, ses jolies lèvres charnues et brillantes et sa taille
fine, Lavinia avait tout de suite pensé
qu’elle ressemblait à une petite fée dont les ailes étaient sur le point de
pousser. La ressemblance avec Blanche-Neige lui était également venue à
l’esprit un peu plus tard quand elle avait appris que Sara jouait à la
princesse. Pendant tout le temps où Sara était dans la salle de classe, Lavinia
ne la quittait pas des yeux, observant ses moindres gestes. Elle avait essayé
de se rassurer une fois de plus en se disant que même s’il était évident
qu’elle était plus belle qu’elle, ce n’était pas le tout d’être jolie, encore
fallait-il qu’elle sache faire quelque chose de ses dix doigts.
Aussi,
lorsqu’elle s’était exprimée en français aussi bien que si elle parlait
anglais, Lavinia n’avait pas pu s’empêcher de faire un rictus. Mais plus
horrible que tout, Sara Crewe s’était révélée avoir le don de captiver le cœur
des gens, de les intriguer, notamment lorsqu’elle racontait ses
histoires : ainsi, même Lavinia se retrouvait à écouter discrètement ses
histoires quand ça arrivait. En effet, Sara Crewe avait un charme bien à elle,
qui n’avait rien à voir avec sa beauté, son éducation ou ses beaux vêtements.
Lavinia l’avait haïe pour cela. De plus, elle savait que ses camarades la
préféraient : elles la surnommaient la « princesse » entre elles
comme une marque de respect, certaines le faisaient par jalousie mais cela ne
réconfortait nullement Lavinia qui n’y voyait là qu’une autre preuve de la
supériorité de sa rivale.
Et
puis, Sara avait perdu sa fortune. Les jours étaient passés ainsi de suite et
Lavinia voyait là une occasion de prendre une douce revanche (Pénélope était
d’ailleurs arrivée au pensionnat et avait pris sa chambre, ce qui est ironique
quand on y pense). Elle attendait patiemment le moment où cette petite garce
craquerait, savourant chaque instant où elle s’affaiblissait un peu plus.
Enfin,
le plaisir avait peu à peu disparu en
même temps que les signes de faiblesse de Sara. Peu à peu, celle-ci souriait un
peu plus, gagnait en répondant et l’emportait souvent face à Miss Minchin en la
faisant sortir de ses gonds lors de situations où elle aurait dû être la
première à pleurer, comme ce jour où la vieille folle l’avait frappée devant
toute la classe. Le temps passait et pourtant cette petite prétentieuse ne faiblissait
pas, au contraire même. Ce qui était au départ une agréable vengeance était
devenu une situation assez frustrante. Puis Sara Crewe était partie, plus riche
qu’en arrivant, et surtout plus forte et Lavinia vivait avec le regret de ne
pas avoir vraiment pu se venger de sa rivale.
-
Enfin,
oublions cette histoire de robe de mariée, conclut sa mère, la tirant ainsi de
ses pensées. Pour ta robe de fiançailles, ne t’inquiète pas, tout est réglé.
-
Qu’est-ce
que tu veux dire ? demanda Lavinia en fronçant les sourcils
Sa
mère répondit avec un sourire énigmatique.
-
Ne
devrions-nous pas rejoindre ton père à la gare ? Je crois qu’il a une
surprise pour toi.
-
La
boussole, c’est bon, la carte aussi, les carnets… Mais il en manque un,
non ?! s’exclama Donald. Ou pas… J’en avais pris cinq ou six ?!
James, combien j’en avais pris ? demanda-t-il en tournant un visage paniqué
vers son frère.
-
J’ai
déjà bien assez à faire avec mes affaires, gère les tiennes par toi-même, s’il-te-plaît !
répondit James d’un ton agacé.
-
Mince,
il va falloir que je recommence tout !
Donald plongea alors la tête vers
son sac. James soupira tandis que son père riait de bon cœur.
-
Tu
vas nous mettre en retard, Donald !
-
Mais
non, tu vas voir, je vais faire très vite !
-
Donald…
avertit James.
-
Bon,
d’accord, donne-moi deux minutes et je remets tout dans le sac !
Avec
un deuxième soupir, James tourna son regard vers l’horloge tandis qu’autour
d’eux, ceux qui ne s’affairaient
pas regardaient, amusés, Donald faisant tomber tout son tas d’affaires avant de
s’excuser d’un air affolé devant le monsieur qui avait tout pris sur les pieds.
-
Ne
t’inquiète pas, le rassura son père, votre train a du retard, il ne sera donc
pas là avant au moins quinze minutes.
-
Oh,
je ne m’inquiète pas pour ça, répondit James. J’ai juste peur qu’ils prennent
Donald pour un pickpocket amateur et qu’ils ne nous laissent pas monter.
-
Je
t’ai entendu !
-
Ça
tombe bien, je n’avais pas l’intention de te le cacher.
-
Tu
es sûr que tu ne veux pas retarder un peu votre voyage ? demanda Mister Carmichael à son fils aîné. Ta
mère a encore un peu de mal à se faire à l’idée que ses deux petits garçons
quittent le cocon familial et je pense qu’un peu de temps pour s’y habituer ne
lui ferait pas de mal et elle aimerait vraiment que vous nous accompagnez à
cette réception…
-
Père…
soupira James
-
Petits
garçons ?! s’indigna Donald en lâchant de nouveau son paquet de carnets et
de feuilles.
-
J’ai
compris, je n’insiste pas plus, conclut Mister Carmichael avec un sourire. Mais
tu sais, elle est particulièrement inquiète pour Donald…
-
Et
pourquoi c’est pour moi qu’on s’inquiète en particulier ?! s’écria Donald.
Je suis à peine plus jeune que James !
-
Lottie est à peine plus jeune que toi,
contrairement à ce que tu essaies de faire croire, répliqua James d’un ton
sarcastique.
-
C’est
pas la même chose ! On…
-
Rappelle-moi
combien d’années d’écart on a, toi et moi ?
Donald
ouvrit la bouche puis la referma, son silence étant un signe criant de défaite.
-
Voilà,
tu as compris, conclut son frère.
-
Quoi
qu’il en soit, tu ne veux vraiment pas rester encore un peu pour ta pauvre
mère ? reprit Mister Carmichael. L’Asie ne va pas s’en aller, tu sais…
-
Père,
on en a déjà parlé, répéta James dans un énième soupir.
Mister
Carmichael eut l’air de réfléchir pendant quelques secondes avant de faire un
sourire.
-
Ma
foi, ce n’est peut-être pas l’Asie que tu as peur de voir s’en aller…
-
Pardon ?
-
Je
suis sûr que Sara sera ravie de te revoir elle aussi…
-
Père !
répondit James en rougissant légèrement.
-
Elle
est à peine plus jeune que toi après tout, grand frère, ajouta Donald avec un
sourire goguenard, ravi de prendre sa revanche…
-
Ça
suffit ! répliqua James en levant les yeux au ciel d’un ton agacé. Donald,
j’y vais sans toi !
-
Quoi !
Mais le train est même pas arrivé !
-
Je
vais voir ce qu’il en est et je te laisse là. Au revoir Père, je ne manquerais
pas de vous écrire, promis.
-
Hey
mais attends-moi !
Toujours
avec un sourire sur le visage, Mister Carmichael regarda ses deux fils
s’éloigner, le plus jeune courant derrière l’autre, avant de jeter un coup
d’œil à sa montre. 11h50. Bien. Plus que dix minutes…
-
Blague
à part, commença Donald, tu as peur que quelqu’un te prenne ta précieuse Sara,
hein ? demanda-t-il, la sourire toujours aux lèvres. C’est tout à fait
possible, tu sais. Il est bien loin, le temps de la-jeune-fille-qui-n’est-pas-une-mendiante…
-
Tu
sais, Donald, maintenant que tu le dis, Lottie est effectivement peut-être un
peu trop jeune pour toi, même avec seulement huit mois de moins. D’après Sara,
beaucoup de garçons la trouvent très jolie et elle se demande si elle ne
devrait pas s’intéresser à des garçons de son âge. Je devrais peut-être
l’encourager dans ce sens…
-
Tu
ne ferais pas ça ?! répondit Donald d’un ton paniqué.
Satisfait,
James n’ajouta rien de plus. Il eut un sourire à l’évocation de
la-jeune-fille-qui-n’est-pas-une-mendiante. Effectivement, il était bien loin,
ce temps-là… Pourtant, parfois, James avait l’impression que c’était encore
hier, la première fois que Donald avait adressé la parole à Sara. Il se
souvenait encore de sa révérence qui les avait tant surpris. Il repensa
également à la première fois où lui-même lui avait adressé la parole. Son
regard si fier qui l’avait immédiatement frappé, sa voix qui lui rétorquait qu’elle
et Becky n’avaient pas besoin de son aide… Son sourire d’agrandit au souvenir
de sa mauvaise foi. Qui eut cru qu’à l’époque, elle prendrait autant de place
dans sa… dans leurs vies. A l’époque,
ce n’était qu’une petite fille qui les intriguait un peu… Le bruit des valises
tombant au sol le tira de ses pensées :
-
Excusez-moi,
dit aussitôt Donald, paniqué.
-
Faites
un peu attention, voyons, répondit une quarantenaire blonde avec un air
méprisant.
James
leva les yeux au ciel devant la maladresse de son frère avant de se baisser
pour ramasser un sac tombé. Il put voir que la femme était accompagnée de deux
jeunes femmes, l’une blonde et l’autre brune, d’une vingtaine d’années. Il
ramassa deux sacs au hasard.
-
Je
crois que c’est à vous, lui dit une voix.
James
leva la tête pour se rendre compte que c’était la jeune femme blonde qui lui
avait adressé la parole. Elle lui tendait une boussole.
-
A
moins que je ne me trompe, Mister… Carmichael ? lut-elle sur levers de la
boussole.
-
En
fait, c’est à mon frère, mais merci quand même, dit-il en tendant l’objet vers
Donald. Et je pense que c’est à vous, continua-t-il en désignant les sacs,
mademoiselle… ?
-
Herbert,
répondit-elle avec un sourire. Lavinia Herbert.
James
put observer qu’elle était plutôt jolie, ce que Donald avait apparemment pu
constater lui aussi, au vu du sourire idiot qu’il arborait.
-
Vous
devez voyager très loin pour avoir autant de bagages, fit-elle remarquer.
-
Nous
parcourons la route de la Soie, s’empressa de répondre Donald.
-
Donald !
l’interrompit James d’un air agacé. Veuillez excuser mon frère, il oublie
souvent les règles de bienséance.
-
Il
n’y a pas de mal, répondit-elle d’un air charmeur.
-
Lavinia,
nous devons nous dépêcher ! l’interpella sa mère.
-
Eh
bien, au revoir, Mr. Carmichael, dit-elle avec un sourire.
Donald
ne put s’empêcher de les suivre du regard.
-
Lottie
serait ravie de savoir que tu t’intéresses aux femmes plus âgées, ne put
s’empêcher de dire James d’un ton taquin.
-
Oh,
fiche-moi la paix ! Et toi alors, tu flirtais littéralement avec la
blonde. Tu crois que Sara serait contente en apprenant ça ?
-
Donald.
-
Quoi ?
-
J’ai
ton billet, je suis donc en position de force. Sur ce, ferme-la.
Lavinia
eut un dernier regard en arrière pour les deux garçons qu’elle venait de
rencontrer.
-
Vous
connaissez les Carmichael ? demanda-t-elle à sa mère et à Pénélope.
-
Jamais
entendu parler, répondit Pénélope. Mais le grand frère est très séduisant, tu
ne trouves pas ? murmura-t-elle avec un sourire malicieux.
-
On
ne dit pas ce genre de choses à une femme fiancée, dit Lavinia en levant les
yeux au ciel.
-
Ton
père a fait quelques affaires avec le leur, les interrompit Mrs. Herbert.
Celui-ci est un avocat particulièrement connu depuis qu’il a retrouvé la
célèbre héritière Crewe. Je crois que tu l’as connue d’ailleurs, elle était
dans ton pensionnat, si je me souviens bien.
Lavinia
sentit sa gorge s’assécher.
-
Vraiment ?
répondit-elle d’une voix étouffée qu’elle voulait détachée.
-
Oui !
Ah, tant que j’y pense, ils sont invités à ton bal de fiançailles. Ton père
tenait à garder des relations avec Mr. Carmichael, étant donné qu’il a une
certaine notoriété désormais. Il a donc vu en ce bal une bonne occasion mais il a complètement
oublié de t’en parler.
-
Donc
ils seront là ? demanda Lavinia d’un ton égal.
-
Alors
là, je ne me souviens pas du tout. Tu poseras la question à ton père, il les
connait mieux que moi.
Se
résignant à cette réponse, Lavinia hocha la tête. Ainsi donc, ce jeune homme
était un ami de Sara. Intéressant… Mais s’ils partaient pour l’Asie, comme
l’avait dit le plus jeune, il y avait peu de chances pour qu’ils soient à son
bal. Il faudrait qu’elle interroge son père à ce sujet.
-
Mes
chéries, reconnut-elle comme la voix de son père.
Quand on parle du
loup… Mr.
Herbert, vêtu d’un impeccable manteau noir, sa tête surmontée par son chapeau
haut-de-forme et comme toujours accompagné de sa canne en bois de chêne adorée.
Les bras tendus, il se dirigea vers sa femme et sa fille, baisa les deux mains
de son épouse et eut une rapide étreinte avec sa progéniture. Trop
d’épanchements ne conviendraient pas à des gens de leur rang, Lavinia avait
fini par le comprendre, aussi douloureux soit-il.
-
Et
moi, je n’ai pas droit à une petite salutation ? dit une voix grave.
Lavinia
se tourna vers le jeune homme ayant prononcé ses paroles. Lord Henry Tipton… Avec ses cheveux bruns encadrant son visage
délicat et ses yeux bleus ciel, Henry avait tout du prince charmant que Lavinia
imaginait quand elle était petite.
-
Henry,
dit-elle avec un grand sourire.
-
Ma
chère, répondit-il en baisant sa main. Pénélope, ajouta-t-il à l’égard de
l’interpellée.
Pénélope
eut un petit rictus en retour.
-
Comment
avez-vous trouvé Cambridge, mon ange ? demanda Mrs. Herbert à son époux.
-
Merveilleux,
les affaires se sont portées mieux que je ne m’y attendais. Il faut dire
qu’Henry a été d’une aide incroyable.
-
Vous
exagérez, Monsieur, répondit Henry d’un ton égal.
-
Ne
devrions-nous pas aller chercher ta robe de fiançailles ? dit son père.
-
Je
ne peux pas rester avec vous, les interrompit Mrs. Herbert. J’ai encore quelques achats à faire. Prenez un
fiacre, je vous rejoindrais plus tard.
-
Très
bien, nous ferons comme cela alors, décida Mr. Herbert. Henry, ajouta-t-il en
se tournant vers l’interpellé, cela vous dérangerait-il que l’on se
sépare ? Vous et Pénélope, Lavinia et moi. J’aimerais passer un peu de
temps avec ma fille, si cela ne vous dérange pas.
-
Bien
sûr que non, monsieur, répondit Henry. Mlle Mollins et moi partagerons un
fiacre, si ça ne l’ennuie pas, ajouta-t-il en se tournant vers l’intéressée.
-
Je
suppose que je n’ai pas le choix, dit-elle en haussant le menton.
-
Comment
ça, une erreur ?!
Beaucoup
de passants se retournèrent en sursautant vers le guichet. Lançant des regards
gênés autour de lui, Donald chuchota :
-
James,
arrête un peu, on nous regarde.
-
Je
regrette monsieur, répondit le guichetier, mais votre billet ne correspond pas
au train de midi en direction de l’Asie.
-
Montrez-moi
ça ! exigea-t-il en arrachant les deux billets aux mains du vieil homme.
Sentant
un mauvais pressentiment grandir dans son esprit, Donald se retourna doucement
mais sûrement et entama des petits pas silencieux.
-
Mais
c’est impossible ! s’écria James. Je les ai pourtant fait vérifier par… commença-t-il
avant de relever la tête brusquement. Pas si vite ! ordonna-t--il d’un ton
impérieux en se tournant vers son frère.
Soudainement,
Donald s’arrêta au beau milieu d’un pas,
sa jambe gauche suspendue dans l’air. Lentement, avec un visage anxieux, il se
tourna vers son frère.
-
James…
Reste calme, dit-il d’un ton nerveux tandis que son frère s’avançait vers lui.
Quoique tu veuilles faire, rappelle-toi d’abord que je suis ton frère et que ce
n’est pas aussi grave que ça en a l’air.
-
Je
t’ai confié les billets et tu n’as même pas été fichu de réussir ça, dit-il d’un ton où perçait sa fureur.
Peux-tu m’expliquer, par l’enfer, comment c’est possible ?!
-
Lottie
venait de s’acheter une nouvelle robe et elle insistait pour que je vienne lui
donner mon avis ! avoua-t-il d’un ton implorant. Il fallait que j’y
aille ! Je ne pouvais pas y
échapper !
-
Tu
es en train de me dire que tu ne nous as pas pris les bons billets parce que tu
étais occupé avec des fanfreluches ?!
-
Pour
ma défense, le jour où ils devaient arriver, je lui avais demandé de les
vérifier !
-
A
qui ?!
-
A
pa…
S’arrêtant
en plein milieu d’un mot, il fronça les sourcils, l’air de comprendre quelque
chose. Devant l’air horrifié de James, il reprit :
-
Non,
il n’aurait quand même pas…
Sa
phrase resta en suspend dans le vide alors qu’il l’avait prononcée avec un
léger rire nerveux. Finalement, James conclut :
-
Notre
père n’est qu’un sournois.
-
Aloysius
Carmichael est un homme sympathique et très honnête, ma foi, dit Mr.
Herbert. Peut-être même un peu trop pour son bien. Il a des principes et il
veut les conserver, un homme droit en somme. S’il continue à s’y accrocher, ses
affaires finiront par en pâtir, je te le dis.
Lavinia
hocha la tête d’un air entendu.
-
Et
il vient à ma fête de fiançailles ?
-
Oui,
il reste un associé très utile à mon travail, je tiens à garder de bons
contacts avec lui. Ça ne t’ennuie pas, j’espère ?
Pour
toute réponse, elle secoua la tête en signe de négation.
-
Il
a des enfants ?
-
Cinq.
Le fils aîné est légèrement plus âgé que toi, je crois. Il doit avoir vingt-
quatre ou vingt- cinq ans, je ne sais plus.
-
Et
ils viendront à ma fête, eux aussi ?
-
Les
deux filles viennent, oui. La plus grande, Janet, a ton âge et la deuxième,
Nora je crois, vient d’entrer dans le monde. Les garçons ne sont pas censés
être là mais néanmoins, je ne suis pas très sûr.
-
Comment
ça, « tu n’es pas très sûr » ?
-
Ils
sont censés partir en voyage tous les deux cette semaine mais pourtant leur
père m’a demandé de les compter comme présents. Je suppose donc qu’ils ont
annulé leur voyage…
-
Et
le fils aîné ? Tu le connais ?
-
James ?
Oui, un peu. Un garçon très intelligent ma foi, il s’intéresse beaucoup à
l’Asie et à la géographie mais il est un peu rude et particulièrement réservé.
Il n’aime pas trop être en société, semble-t-il. Mais dis-moi, pourquoi me
poses-tu toutes ces questions ?
Le
cerveau de Lavinia se mit à réfléchir à toute vitesse. Comment poser des
questions sans avoir l’air soupçonneux aux yeux de son père ? Elle était
fiancée après tout, elle n’était pas censée s’intéresser à d’autres hommes.
-
Pénélope
et moi avons croisé les deux garçons de la famille Carmichael, tout à l’heure,
répondit-elle finalement. Pénélope avait l’air de trouver l’aîné intéressant et
je me suis dit que je pourrais l’aider, mentit-elle.
-
Je
vois. Mais si Pénélope espère des fiançailles avec ce garçon, elle va devoir
faire face à la concurrence et pas des
moindres.
-
Comment
cela ? Il est populaire auprès de la gent féminine ?
-
Un
peu. Bien qu’il soit assez caractériel, il reste agréable à regarder pour ces
demoiselles. Mais ce n’est pas tellement à cela que je faisais allusion.
-
Que
veux-tu dire ?
-
Eh
bien, je n’ai pas de source sûre, après tout, ce n’est qu’une rumeur, pour
l’instant du moins, mais d’après ce qu’on dit, le jeune homme serait fiancé
avec la riche héritière, Sara Crewe.
Lavinia
fronça les sourcils.
-
Sara
Crewe, tu dis ?
-
Oui !
C’est d’ailleurs pour cela que j’ai tenu à garder de bonnes relations avec son
père. S’il l’épouse, le jeune homme deviendra important à l’avenir.
-
Mais
ce n’est qu’une rumeur, non ? réplique Lavinia en haussant le menton. Rien
ne prouve que c’est vrai.
-
Crois-moi,
ma chérie, il y a de fortes raisons de penser que si . J’allais beaucoup chez eux à une époque pour les affaires
et il arrivait souvent que le fils quitte la maison pour rendre visite au
tuteur de la jeune fille - du moins c’est ce qu’il disait – et elle-même venait
beaucoup chez eux. Je me souviens même les avoir surpris en grande discussion
dans la bibliothèque une fois. Certains disent qu’en dehors des femmes de sa
famille, c’est la seule à qui il veuille bien adresser la parole et que c’est
justement parce qu’elle fera bientôt partie de la sienne, plaisanta-t-il. Mais
personne n’est sûr car la jeune femme est actuellement en Inde. On ne sait pas
trop s’il y va lui-même pour la rejoindre. Ah, nous sommes arrivés.
Le
fiacre s’arrêta soudainement. Mr. Herbert attendit que la porte s’ouvre avant
de descendre et de tendre la main à sa fille. Lavinia la prit distraitement
tout en songeant à tout ce que son père lui avait dit. James Carmichael… Un jeune homme beau et intelligent, apparemment…
Et proche de la petite garce de Sara Crewe… Intéressant…
-
Viens,
ta robe t’attend, lui dit son père. Je
crois que tu l’aimeras. Henry et Pénélope ne sont toujours pas là ? constata-t-il
en regardant autour de lui.
-
Ils
vont sans doute arriver, répondit distraitement Lavinia.
-
On
est bientôt arrivés ? demanda Donald d’un ton plaintif.
James
soupira.
-
La
faute à qui si on doit retrouver notre père à la gare à cause d’un voyage qu’on
n’a pas pu faire ?! répondit-il furieusement avant d’apercevoir Mr. Carmichael
au bout de la gare.
Celui-ci
se tenait droit, l’air d’attendre quelque chose ou quelqu’un. Il eut un sourire
en voyant ses fils.
-
Comment,
vous revenez déjà ? dit-il d’un air innocent.
-
Vous
êtes l’être le plus mesquin que j’aie jamais connu, répliqua James.
Son
père lui répondit par un sourire sympathique.
-
Nous
avons rendez-vous à treize heures pour l’essayage de vos costumes.
-
Nos
costumes ?! s’étrangla Donald. Mais en quel honneur ?!
-
Pour
la réception de samedi, pardi. Celle à laquelle votre mère ne veut pas se
rendre sans un seul de ses enfants en moins, parce qu’elle ne supporte pas
l’idée de se retrouver seule face à la famille Herbert. Dépêchons,
voulez-vous ?
-
« Ne
devrions nous pas nous dépêcher » ? C’est toi qui me dis ça ?
s’exclama Henry avec un sourire avant de déposer un baiser dans la nuque de la
jeune femme., il y a quelques mois, tu ne semblais pas du tout être pressée que
je parte.
Plaquée
contre le siège du fiacre, Pénélope poussa un soupir de contentement au contact
des lèvres contre sa peau.
-
Calme-toi,
veux-tu, dit-elle non sans un sourire taquin. On pourrait nous voir.
-
C’est
ce qui rend les choses excitantes, non ? répondit le jeune homme en riant.
-
Vraiment ?
Qui eût cru que le jeune Lord Tipton, troisième du nom, aimait l’excitant. Alors
qu’il est fiancé…
-
Et
vous, mademoiselle, ce genre de choses se font-elles alors que justement, vous n’êtes même pas
fiancée ? Dans le dos de votre amie d’enfance, en plus !
-
Comme
si on s’en souciait ! Cette pimbêche n’a pas d’amie, juste des rivales et elle le sait très bien.
Tout ce qu’elle aime, c’est sa réputation. Raison pour laquelle elle se marie
avec toi, on le sait très bien.
-
Mmmh,
marmonna-t-il avant d’embrasser la jeune femme. Quand je serais marié, tu
viendras quand même me voir ?
-
Peut-être,
répondit-elle avec un sourire espiègle. Si je n’ai trouvé personne d’autre
d’ici là… Mais on arrive bientôt. Remets ta tenue en ordre.
Henry
s’éloigna de Pénélope et refit sa cravate de mauvaise grâce.
-
Je
ne connais pas cette boutique, dit Lavinia en regardant autour d’elle.
-
Elle
se fait pourtant de plus en plus connaître, répondit son père. Elle est tenue
par une jeune femme de ton âge. Elle s’appelle…
-
Mr.
Herbert, j’ai votre commande, l’interrompit une voix féminine.
Lavinia
se retourna pour voir qui leur parlait. Sous le choc, ses yeux s’agrandirent.
Devant elle se tenait une jolie jeune femme élancée, à la peau blanche et aux
cheveux auburn lui tombant dans le dos et se terminant par des boucles avec
dans ses bras, une grande boite.
-
Jessie… ?
murmura-t-elle.
Celle-ci
ouvrit la bouche sous la surprise.
-
Lavinia ?
répondit-elle d’un ton abasourdi.
Elle
se tourna vers Mr. Herbert.
-
Vous
ne m’aviez pas dit qu’elle venait avec vous, s’exclama-t-elle d’une voix
presque accusatrice.
-
Je
me suis dit que vos retrouvailles seraient une bonne surprise pour vous.
-
Jessie
travaille comme couturière ici ? s’écria Lavinia d’une voix toujours
stupéfaite.
-
Ma
chérie, elle dirige cet atelier ! Ta chère amie commence sérieusement à se
faire connaître pour ses créations au sein de l’Europe. C’est d’ailleurs elle
qui a fait ta robe de fiançailles. Qui eût crut que la jeune Jessie White
deviendrait ainsi travailleuse ? dit-il d’un ton qui se voulait joyeux.
Néanmoins,
Jessie pouvait percevoir l’hypocrisie de ses propos. Mr. Herbert restait
persuadé que les femmes devaient se contenter d’être belles, d’épouser et
d’enfanter. Elle se renfrogna à l’entente du nom « White ».
-
Je
vous ai déjà dit que ce n’était plus « White » mais
« Rosewood » désormais.
-
Excuse-moi
Jessie, c’est l’habitude. Bon, je vous laisse entre amies, je vais essayer mon
costume. Merci encore, Jessie. Au fait, tu es invitée au bal, évidemment.
Et
Mr. Herbert s’éclipsa, laissant ainsi les deux jeunes femmes seules.
-
C’est
tout ce que ça te fait de retrouver ta grande amie ? dit Lavinia d’un ton
ironique. Après tout ce temps, ou devrais-je dire, après t’être enfuie sans prévenir
qui que ce soit, même pas celle dont tu te disais la meilleure amie ?
-
Tu
veux l’essayer ta robe, oui ou non ? répondit Jessie d’un ton agacé.
-
Eh
bien, quelle agressivité…
Jessie
ouvrit la boite et en sortit la robe. Lavinia eut le souffle coupé. La robe
était en satin turquoise, garnie de quelques perles sur la jupe bouffante mais
aussi de rosettes sur l’ourlet. On pouvait également en voir de petits bouquets
sur la poitrine du bustier et sur le bas.
-
Splendide…
lâcha-t-elle dans un souffle.
-
Merci,
répondit Jessie d’un ton satisfait. Si tu te fais un chignon remonté avec
quelques roses assorties, tu auras l’air d’une fée des bois. Tu
l’essaies ?
Quelques
minutes plus tard, alors que Jessie était en train de serrer les derniers nœuds
du corsage, Lavinia dit :
-
Alors
comme ça, tu t’es émancipée de ta famille ? Tu as renié les tiens, à ce
que je vois.
-
Je
n’ai rien renié du tout. J’ai décidé de vivre par moi-même, c’est différent. Et
mes parents comprennent parfaitement.
-
Je
suppose que c’est la directrice de ton cher pensionnat qui t’a mis ces idées
dans la tête.
-
N’insulte
pas Mlle Rose, dit Jessie en serrant les dents.
-
Tu
as renoncé à tout ce qu’on nous a enseigné depuis l’enfance, à ta fierté de
lady.
-
Ce
qu’on nous a enseigné ? Tu veux dire ce que Miss Minchin nous a
enseigné ! A se plier devant les puissants, à martyriser ceux qui ne le
sont pas et à se plier au conformisme ! Et regarde le résultat : sans
même s’en rendre compte, elle a fait fuir ses élèves, détruit son affaire et
elle est devenue la risée de la société anglaise ! Tout ça pour vaincre la
seule personne qui n’avait pas peur d’elle. Les parents étaient tellement
effrayés de ce qu’il pourrait arriver à leurs enfants s’ils terminaient comme
le capitaine Crewe qu’ils se sont empressés de retirer leurs enfants du
pensionnat ! Elle est uniquement connue comme la femme sans cœur et sans
pitié qui a martyrisé sans s’en rendre compte une riche héritière orpheline. Et
toi, tu l’aidais, uniquement parce que tu étais folle de jalousie envers Sara,
conclut-elle avec un sourire moqueur.
La
gifle partit aussitôt. Jessie lui lança
en retour un regard de défi.
-
Contente-toi
de faire ton travail d’employée, siffla Lavinia. Puisque c’est ce que tu as
décidé d’être…
-
Les
vraies ladies ne cèdent jamais à la violence, Lavinia, répondit Jessie en se
frottant doucement du dos de sa main sa joue rouge. Sara n’a jamais rendu les
coups qu’elle recevait.
-
Je
n’ai pas de leçon à recevoir d’une traîtresse. Tu peux t’en aller, je finirais
de m’habiller toute seule.
Lorsqu’elle
fut arrivée à la porte, Jessie lança :
-
On
se revoit à la réception, Lavinia.
Enfin
seule, Lavinia s’observa dans le miroir. Même si Jessie l’avait prodigieusement
énervée, elle devait admettre qu’elle avait un talent fou. Lavinia soupira.
Cela lui coûtait de l’avouer mais son amitié avec Jessie lui manquait.
-
Donald ?
entendit-elle, interrompant ainsi ses pensées. Donald, où es-tu passé, par
l’enfer ?!
Elle
vit alors entrer un jeune home blond vêtu d’un costume.
-
Oh,
veuillez m’excuser, je ne voulais pas… s’excusa aussi le garçon. Je pensais
qu’il y avait quelqu’un que je... Enfin, je ne pensais pas qu’il y avait…
Lavinia
le reconnut aussitôt : c’était le jeune homme de la gare, James
Carmichael.
-
Ah,
c’est vous, dit-il d’un ton un peu étonné. La jeune femme de la gare…
-
Et
vous, vous êtes James Carmichael, fils du célèbre avocat Aloysius Carmichael et
aîné de votre fratrie, répondit-elle avec un sourire.
Surpris,
James haussa les sourcils.
-
Exact,
ma foi, répondit-il.
-
Je
sais aussi que vous deviez partir aujourd’hui. Auriez-vous annulé votre
voyage ?
-
Reporté,
corrigea-t-il. Suite à… une erreur de mon frère, dit-il non sans lever les yeux
au ciel, nous n’avons pas pu partir aujourd’hui.
Lavinia
sourit.
-
Aurais-je
donc le plaisir de vous voir à ma réception samedi ?
-
Disons
que oui.
-
J’en
suis enchantée. D’autant que votre costume vous va à ravir, dit-elle en le
jaugeant de bas en haut.
-
Merci.
Se
sentant prise d’une étrange témérité, Lavinia se tourna, releva ses cheveux
avec sa main et montrant les lacets de son corset, elle murmura :
-
Vous
m’aidez ?
James
écarquilla les yeux.
-
Je
ne crois pas que ça serait, euh… convenable, dirons-nous. Je ne voudrais pas
vous manquer de respect.
Se
tournant vers lui, Lavinia lui répondit :
-
Je
connais peu de gentlemen qui feraient preuve d’autant de galanterie.
Elle
eut alors une pensée pour Henry. Plusieurs fois, elle avait dû le repousser
alors qu’il devenait un peu trop entreprenant. Rien de bien méchant mais peu
agréable pour une dame…
-
Mais
je suppose que votre fiancée n’apprécierait pas, après tout… enchaîna-t-elle,
voulant vérifier sa théorie.
-
Ma
fiancée ?
-
Mais
oui, Sara Crewe. Tout le monde le dit.
En
entendant cela, James eut un sourire cynique.
-
Sara
n’est pas ma fiancée. C’est juste une amie… une amie d’enfance.
Un
silence suivit.
-
C’est
moi que vous essayez de persuader ou bien vous-même ? questionna-t-elle.
-
Pardon ?
-
Rien.
Cela dit, si c’était moi, je m’en sentirais flattée, je dois dire.
-
Pourquoi ?
-
Cela
voudrait dire qu’à vos yeux, je vaux la peine de le croire.
Sa
déclaration fut suivie d’un nouveau silence. Mais ils furent interrompus par
une voix paniquée :
-
James ?
James, où es-tu ? Tu ne m’as tout
de même pas laissé seul ici ?!
Donald
surgit alors à l’entrée. Voyant son frère dans la pièce, il s’écria :
-
James !
Enfin, je te trouve ! Cet endroit est un véritable labyrinthe, je ne comprends même pas comment font ces
dames.
Son
regard tomba alors sur Lavinia et agrandissant les yeux, il murmura d’un ton
soupçonneux :
-
J’interromps
quelque chose ? C’est parce que tu te caches ici que je ne te retrouve
plus ?
-
Non,
c’est parce que je cherche l’imbécile que tu es depuis tout à l’heure et qu’en
bon idiot, tu ne trouves pas mieux que de te perdre dans une boutique !
-
Je
le dirais à Sara, ça, que tu flirtes dans les cabines d’essayage !
-
Veuillez
m’excuser, mademoiselle, dit-il en se tournant vers Lavinia, mais j’ai… des
choses à remettre en place, murmura-t-il en lançant un regard mauvais à son
frère. J’ai été ravie de vous revoir.
-
Parce
qu’en plus, c’était pas la première fois ?! chuchota Donald qui n’avait
pas reconnu Lavinia. Traître !
-
Moi
de même, Mr. Carmichael, répondit-elle à James avec un sourire et une petite
révérence.
Laissant
le frère aîné se diriger vers le plus jeune, Lavinia alla vers la fenêtre pour
voir si sa mère était arrivée. Ouvrant les rideaux, ses yeux s’agrandirent et
son visage pâlit lorsqu’elle vit
l’extérieur. Dehors, Henry et Pénélope s’embrassaient passionnément, tels deux
ivrognes. Sentant l’air lui manquer, Lavinia serra le tissu du rideau entre ses
mains.
-
Tout
va bien ? entendit-elle, la faisant sursauter.
-
Oui,
très bien, s’empressa-t-elle de répondre à James. Je vous remercie.
Redirigeant
son regard vers le couple de dehors, elle sentit ses narines palpiter de rage
et d’humiliation. Elle allait devenir la risée de tous quand ça se
saurait ! Elle serait vue comme la fiancée trompée avant même d’être
mariée ! Non… Peut-être qu’elle pouvait encore éviter cela… Même si toute
la haute société s’en doutait, ses fiançailles n’avaient pas encore été
annoncées, après tout… Se rappelant la présence des deux jeunes hommes dans la
pièce, elle tourna son regard vers eux, et plus particulièrement vers James.
James… Bien plus beau et intelligent que Henry… Le fiancé (ou presque) de Sara,
sa rivale de toujours… Bien qu’elle ne le connaisse que peu, elle pouvait juger
qu’il était beaucoup plus intéressant qu’un grand nombre de gentlemen de sa
connaissance… Peut-être qu’après tout, cette affaire pouvait lui être utile…
Lorsqu’elle se tourna vers la fenêtre, sa décision était prise. Bien, pensa-t-elle en regardant le
couple à l’extérieur. Puisque c’est ce
que vous avez décidé, qu’il en soit ainsi. Vous paierez pour cette trahison ! En effet, dans
l’esprit de Lavinia germait déjà une douce revanche.
Le
samedi suivant…
- Un dernier
rendez-vous au petit salon avant l’annonce de mes fiançailles ? -
H. T.
Rapidement,
Pénélope rangea le mot dans la poche de sa robe en regardant autour d’elle,
vérifiant que personne ne l’avait vue. Discrètement, elle se dirigea vers la
grande porte de la salle de bal et s’éclipsa. Un peu plus loin, Lavinia eut un
demi-sourire qui ne dura que quelques secondes avant qu’elle ne se tourne vers
Henry :
-
Mon
cher, ne pourriez-vous pas rejoindre Pénélope ? Je viens de la voir
quitter la pièce et je crains qu’elle ne se soit sentie mal. Pourriez-vous
aller vérifier que ce ne soit pas trop grave…
-
Certes
oui, répondit Henry, mais pour… ?
Lavinia
répondit avec un sourire.
-
Ne
vous inquiétez pas. L’annonce de nos fiançailles peut attendre quelques
minutes.
-
Dans
ce cas…
Lorsque
Henry fut parfaitement éloigné, Lavinia sourit sournoisement lorsqu’elle fut
interrompue par une voix :
-
Je
reconnais ce sourire… C’est celui que tu arborais quand nous étions petites et
que tu préparais quelque chose pour tes ennemis.
Lavinia
se tourna vers Jessie, ravissante dans sa robe-bustier rouge en velours dont le
bustier laissait voir quelques reliures agrémentées de perles roses pâles avec des bretelles assorties aux perles
retombant sur le haut de ses bras, dénudant ainsi ses épaules. Jessie nota que
Lavinia avait pris note de ses conseils concernant le chignon avec les
rosettes.
-
Contente-toi
d’attendre comme tout le monde, répondit Lavinia sans se départir de son
sourire, le spectacle ne va pas tarder.
Elle
se dirigea alors vers Mr. Herbert.
-
Père ?
Ne devrions-nous faire l’annonce ?
-
Je
crois que tu as raison. Mais où est Henry ? Il doit être là pour ça.
-
Il
nous rejoint. Mais lui et moi préfèrerions faire l’annonce dans un endroit un
peu plus intime…
Allongée
sur le canapé, Henry au-dessus d’elle, Pénélope murmura entre deux
baisers :
-
Même
si ce genre de rendez-vous ne me déplaît pas, je dois avouer que je suis un peu
étonnée que tu m’aies envoyé un mot pour cela. Ça ne te ressemble pas.
-
Un
mot ? Mais de quoi tu parles… Enfin, peu importe ! dit-il en
reprenant ses baisers.
A
ces mots, Pénélope se figea. En elle grandissait peu à peu un étrange
pressentiment.
-
Tu
m’as laissé un mot, rappelle-toi ? s’écria-t-elle d’une voix de plus en
plus paniquée. Où tu me demandais de te rejoindre !
-
Moi,
je suis venu ici parce que j’ai cru que tu te sentais mal.
Pénélope
ouvrit grand la bouche avant de murmurer :
-
Mais
alors qui…
Mais
elle ne put finir sa phrase alors que la porte du salon s’ouvrait. Tournant la
tête vers l’entrée, Henry et Pénélope, toujours allongés sur le canapé virent
un groupe de personnes choquées. Des visages scandalisés et ébahis les
jaugeaient. Pénélope sentit son sang se glacer lorsque ses yeux se posèrent sur
le visage de Lavinia arborant un sourire triomphant
-
Seigneur
Dieu, soupira Mrs. Herbert.
Ils
se tenaient devant la porte de la chambre de Lavinia. Celle-ci avait défait ses
cheveux retombant en cascade dans son dos. Peu après la « scène »,
elle s’était réfugiée dans sa chambre et avait feint les larmes pour paraître crédible
aux yeux de ses parents.
-
Qui
eût cru que ces deux-la te joueraient un tour pareil, ma chérie ?!
sanglota Mrs. Herbert. Voilà tes fiançailles gâchées ! Oh, ma pauvre
enfant.
Lavinia
fit un visage souffrant.
-
Tout
va bien, mère, je vous le jure, dit-elle d’une voix laissant croire le
contraire.
-
Oh,
ma chérie, inutile de vouloir faire semblant devant moi !
-
C’est
une chance que nous n’ayons pas encore annoncé vos fiançailles à ce moment-là,
conclut son père. La honte aurait été terrible sinon.
-
Chéri,
ne peux-tu donc pas faire preuve d’un peu de délicatesse ?! explosa son
épouse. Ne vois-tu pas que notre fille a le cœur brisé ! Peu importe notre
réputation pour le moment.
-
Ne
vous inquiétez pas, mère, dit Lavinia en essayant d’avoir l’air de quelqu’un
voulant paraître fort.
-
Qu’est-ce
qui te ferait plaisir, ma chérie, dis-moi, demanda son père. Pouvons-nous faire
quoique ce soit, ta mère et moi, pour te réconforter ?
-
Peut-être
que s’éloigner lui ferait du bien, murmura sa mère. Un voyage ! Je pense
que c’est ce qu’il te faut pour aller mieux ! Rien de tel que de changer
d’air ! Que dis-tu de Venise ? Ou de l’Espagne ?
-
Paris
est magnifique en cette saison, ajouta son père. Et tu n’y es jamais allée, ça
te ferait un peu de nouveauté. Je serais ravi de te faire visiter.
Lavinia
sourit tristement.
-
Vous
êtes adorables. Vous avez raison, peut-être ai-je besoin de vacances. Mais je
pensais plutôt à un paysage plus exotique. Comme… Comme les Indes.
-
Les
Indes ?! s’étrangla sa mère. N’y a-t-il pas plein de maladies affreuses
là-bas ?
-
Après
tout, pourquoi pas ? dit son père en se frottant le menton. L’héritière
Crewe y vit et elle se porte comme un charme à ce qu’on dit et même les enfants
Carmichael y vont.
Décidé,
il se pencha vers sa fille.
-
Ce
sont les Indes que tu veux ?
-
Oui,
père, répondit Lavinia, décidée.
-
Alors,
je règlerais ça pour toi, conclut-il en déposant un baiser sur le front de sa
fille. Va te coucher maintenant, tu dois être épuisée.
Lorsqu’ils
furent éloignés, Lavinia entendit de nouveau la voix de Jessie :
-
Tu
avais tout prévu, n’est-ce pas ?
Lavinia
se tourna vers elle.
-
Décidément,
tu n’as pas changé, dit Jessie en secouant la tête. Tu es toujours la même.
-
Occupe-toi
de tes affaires si tu ne veux pas finir comme Pénélope ! siffla Lavinia.
Et va-t-en !
Obéissant,
Jessie s’éloigna, bien qu’une dernière question lui trotta à l’esprit :
que venaient faire les Indes là-dedans ? Ce n’était tout de même pas en
rapport avec Sara qui y vivait ? Après tout ce temps, Lavinia lui en
voudrait toujours ? Jessie décida qu’il valait mieux ne pas s’en mêler.
Plus loin elle se tenait de Lavinia, mieux elle se portait !
Une
fois seule, Lavinia pensa à ce qui l’attendait : les Indes. Mais surtout,
James Carmichael et Sara Crewe. Enfin, l’occasion de prendre sa revanche sur sa
rivale se présentait... Elle eut un sourire en songeant à tout cela. Mais cette
fois… elles joueraient non plus en tant qu’enfants, mais en tant que femmes !
Non… Elles joueraient comme des dames !

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